Le pudding de Noël n’est pas une recette, mais un conte de Noël canadien de Charles Quinel. A consommer sans tarder !

Tom Caribou travaille sur les chantiers et aime boire du whisky. Le soir de Noël, ses deux compagnons de travail partent pour la messe de Noël. Mais lui reste au camp pour préparer un pudding au miel et au whisky…

Le pudding de Noël

Charles Quinel (1886-1946)

Jacques et Hugues décidèrent d’aller à la messe de minuit…

Tom Caribou, Jacques Blamont et Hugues Lamy étaient trois hommes des chantiers. Ils vivaient ensemble dans une bonne maison de bois, bien chaude, à la lisière de la forêt. Jacques et Hugues étaient des gars paisibles et travailleurs; au contraire, Tom Caribou était turbulent, entêté, frondeur et vantard, forte tête mais au fond bon cœur; à l’entendre, il n’avait peur de rien et ne respectait rien. Au demeurant, c’était un joyeux compagnon et lorsqu’il se mettait au travail, il abattait la besogne de dix hommes, tant il était fort et vigoureux; un véritable colosse.

Seulement, Tom Caribou avait un défaut, et de ce défaut découlaient tous les autres : il était ivrogne. Quand il a ait bu, il devenait paresseux et querelleur, aussi ses deux associés cherchaient-ils à le guérir de son funeste penchant. Difficile entreprise; Tom Caribou était de cette espèce d’ivrognes qui boivent seuls et en catimini. Il était même impossible à ses camarades qui partageaient son existence de savoir dans quel endroit il dissimulait le whisky dont il faisait une consommation exagérée. Au début, ils avaient réussi à découvrir la cachette où il enfouissait ses bouteilles. Maintenant, il la choisissait si bien que toutes les investigations devenaient inutiles.

Lorsqu’ils étaient tous les trois au chantier, soudain Tom disparaissait. Bientôt il revenait empestant l’alcool et la paix du trio était compromise.

Le soir du 24 décembre, Jacques et Hugues décidèrent d’aller à la messe de minuit. L’église était distante de quatre milles et un si petit trajet n’était pas pour effrayer ces gaillards.

— Tu viens avec nous, Tom?

Caribou secoua la tête :

— Je ne veux pas aller à la messe de minuit.

Les autres ne désiraient pas amorcer une dispute.

— A ton aise.

Au moment où ils allaient partir, Tom qui était dans les meilleures dispositions d’esprit, leur dit :

— Je veux tout de même collaborer à la joie de cette nuit. Je vais vous confectionner un pudding au miel et au whisky que vous trouverez au retour et dont nous nous lècherons les babines à les user.

Jacques et Hugues s’en allèrent. En route, ils plaisantaient :

— Faut-il que notre Tom soit de bonne humeur pour nous faire participer à son whisky !

Demeuré seul, Caribou prépara soir gâteau au miel et le plaça sur la table. Il n’y avait plus qu’à l’arroser généreusement d’alcool.

Cet alcool n’était pas, vous le pensez bien, dans la maison, où aucune cachette n’eût été sûre. L’habitation des trois garçons se composait d’une seule pièce dans un coin il y avait un poêle; au milieu, la table avec quelques escabeaux; contre les murs, les trois couchettes des occupants. Le meuble important, gloire et orgueil des propriétaires, était une vaste armoire, plus haute qu’un homme, que les trois garçons avaient fabriquée de leurs mains et qui contenait tous leurs biens, à savoir leurs habits de rechange, un peu — très peu — de linge, leurs bibelots personnels et leurs outils. Dans tout cela où eût-on dissimulé une seule bouteille de whisky ?

Tom ouvrit la porte et s’en alla dans la forêt.

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La nuit était splendide…

La nuit était splendide, claire, comme le sont les belles nuits d’hiver au Canada. Un épais tapis de neige couvrait le sol; la neige habillait les arbres, faisant pendre à leurs branches défeuillées des franges qui brillaient sous les blancs rayons de la lune. La forêt était enveloppée dans un grand silence glacial. Les bêtes, habitantes de ces solitudes, dormaient dans leurs abris.

En homme qui sait où il va, Caribou se dirigea vers un merisier tordu et fourchu qui dressait sa silhouette tourmentée et noire à la lisière d’une petite clairière. Avec la plus grande facilité, car les nœuds de l’arbre formaient une véritable échelle, Tom se hissa jusqu’à la fourche du merisier. Là, il y avait une excavation, le bois étant pourri. Caribou, du revers de sa main, écarta la neige et saisit une petite bonbonne enveloppée de paille qui reposait dans la cavité comme dans un nid. II prit le récipient, le déboucha, le huma. L’odeur de l’alcool éveilla en lui des sensations gourmandes; il porta le goulot à ses lèvres et but à longs traits.

Il faisait très froid, avons-nous dit. Tom était ganté de ses moufles de fourrure qui le rendaient un peu maladroit, de sorte qu’il versa un filet du précieux liquide à côté de sa bouche. Cela le fit rire. Il referma la bonbonne, la serra amoureusement sous son bras, redescendit à terre et reprit le chemin du logis.

Au pied du merisier, entre ses noueuses racines, un ours s’était creusé un trou dans la neige. Il dormait, ce brave plantigrade, et il comptait bien prolonger son somme durant tout le reste de l’hiver. Telle est la coutume des ours; bien avant les hommes, ils ont appliqué l’axiome que « qui dort dîne » et, comme, en hiver, ils ont de la peine à se procurer leur dîner, par suite de la retraite de leur gibier ordinaire, ils dorment paisiblement sous la neige.

Notre ours donc, tandis qu’il rêvait béatement aux choses auxquelles rêvent les ours, sentit tout à coup une brûlure à l’œil gauche. Il souleva sa paupière, la brûlure devint plus intense. En même temps, un filet de liquide descendait le long de sa joue et atteignait sa bouche; il tira la langue, goûta ce liquide.

L’ours éternua…

Jamais il n’avait tâté d’une boisson pareille. Ce n’était pas de la neige fondue dont il connaissait surabondamment le manque de saveur, c’était piquant, amer, fort. L’ours éternua. Ayant éternué, il se pourlécha à nouveau. Décidément ce liquide inconnu était mauvais. Une troisième, fois, il passa sa langue sur ses babines et son opinion changea. Elle changea si bien qu’il fut pris du désir de tâter plus abondamment de la liqueur mystérieuse.

Avec prudence, il émergea de son trou, secoua la neige qui saupoudrait sa fourrure et il huma l’air de la nuit. Le flair de l’ours est fin, il renifla l’odeur du whisky — car nous savons qu’il s’agissait d’un peu de cet alcool que Tom avait laissé tomber du merisier — et cette odeur s’éloignait. L’ours, sans hésiter, la suivit à la piste.

Tout guilleret, mis en joie par la rasade d’alcool dont il s’était gratifié dans l’arbre, Caribou rentra dans la maison. Il se débarrassa de sa fourrure, de ses moufles, se chauffa un instant près du poêle qu’il chargea de quelques rondins et, revenant à la table, il versa sur le pudding de miel une bonne partie de la bonbonne de whisky. « Le reste nous le boirons après » murmura-t-il en riant tout seul de la surprise qu’allaient éprouver ses compagnons.

Avec une cuiller de bois, Tom se mit en devoir de brasser ensemble le miel et le whisky afin d’obtenir une pâte bien compacte.

Il était absorbé dans cette occupation au point qu’il n’entendit pas la porte s’ouvrir d’une poussée — le loquet n’avait jamais été solide — et un bel ours brun faire dignement son entrée. Ce ne fut que lorsque l’ours annonça sa présence par un grognement de bienvenue que Tom se retourna. En premier lieu, il crut à une farce d’un de ses camarades et il cria jovialement :

— Allô, Hugues! ce n’est pas moi qu’on prend avec ces mascarades.

L’ours secouait la tête de droite à gauche, ce qui fit que Tom reprit :

— Ce n’est pas Hugues, alors Jacques. Débarrasse-toi de ta pelure et viens manger le pudding.

L’ours grogna une deuxième fois. Caribou reconnut qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie, mais il se figura que c’était un tour que lui jouait le whisky. « Je n’aurais jamais cru que l’odeur seule du whisky pût vous griser à ce point. » Il oubliait ce qu’il avait ingurgité dans la forêt.

Le plantigrade avant fini d’inspecter la pièce et s’étant saturé de son agréable chaleur, fit quelques pas en avant. Tom ne douta plus de la réalité matérielle de la vision. Il fut saisi d’une terreur d’autant plus violente qu’elle était à retardement.

Et vous, que pensez-vous de l’addiction à l’alcool ? Discutons ensemble sur le chat’ :

Fuir…

Fuir ! Comment L’ours était devant la porte. Sortir par la fenêtre? Entreprise difficile; la fenêtre était haute, bien barricadée et Caribou n’aurait pas le temps de l’ouvrir avant que l’ours l’eût atteint.

Le fauve fit un mouvement. Instinctivement Caribou se précipita dans un angle de la chambre. En se dandinant — on n’a pas idée comme un ours qui se dandine est rapide — l’ours le rejoignit. Tom s’esquiva dans un autre angle, l’ours y était en même temps que lui. On aurait pu croire que l’homme et la bête jouaient ensemble aux quatre coins.

Tom espérait qu’en passant près de la porte, au cours de cette poursuite autour de la chambre, il pourrait sortir. L’animal avait certainement prévu cette tactique, car il manœuvrait toujours de façon à empêcher Tom d’approcher de la sortie.

Une idée traversa l’esprit de Caribou, il s’en voulut de n’y avoir pas pensé plus tôt : l’armoire ! D’un coup de poing il poussa un escabeau auprès du meuble. Il sauta sur cet escabeau, le fit basculer du pied tandis que, par un rétablissement hardi, il se perchait sur l’armoire.

Le plantigrade partit désappointé, il chercha par où il pourrait suivre l’homme; il gratta un peu de ses fortes griffes la porte de l’armoire mais n’insista pas. Il venait de sentir l’odeur du whisky, cette agréable odeur qui, après l’avoir tiré du sommeil, l’avait poussé à ce dérangement.

Sur la table il vit le pudding, il s’en approcha. O joie ! du miel ! précisément ce qu’il aimait le plus au monde et ce que la nature défend contre la convoitise des ours par de stupides bestioles qui vous piquent le museau!

Là, le miel était tout ramassé, pas d’abeilles à craindre, pas de cire qui vous colle au dents. L’ours goûta à ce mets délectable et il s’aperçut qu’il était rendu meilleur encore par la liqueur inconnue dans laquelle il baignait.

Savourer lentement la nourriture est le fait des hommes; un ours ne s’y astreint pas. En quatre coups de langue, le plat était nettoyé; plus de miel, plus de whisky.

« Pourvu qu’il ne considère pas le whisky comme un apéritif et qu’il ne me convoite pas comme rôti ! » pensait, sur le haut de son armoire, le pauvre Caribou en voyant disparaître son pudding.

L’ours n’avait point de ces appétits carnivores. Le whisky faisait courir un chaud bien-être à travers ses membres. Il avait l’estomac lourd et cette lourdeur ne tarda pas à lui monter à la tête. Il bâilla deux ou trois fois, regarda autour de lui d’un air paresseux, s’étendit sans façon par terre à côté de la table et s’endormit.

Le whisky le paralysait…

Ayant constaté le sommeil de l’ours, Tom Caribou se sentit rasséréné. En d’autres temps, il serait certainement descendu de son perchoir, aurait pris une hache et il aurait été fendre la tête du fauve. Ce soir, il n’y songea pas. Il était très las. Sa frayeur passée, il éprouvait une incroyable pesanteur dans le cerveau. Le whisky le paralysait, il n’y résista pas et bientôt — à son tour il s’endormit.

Tard dans la nuit, Jacques et Hugues rentrèrent de la messe.

— Tiens! La porte n’est pas fermée! remarqua Hugues.
— Tom sera sorti pour chercher de la neige à faire fondre, suggéra Jacques.
— A moins qu’il ne nous prépare une farce.
— Entrons avec précaution et méfions-nous.

Les deux amis s’avancèrent dans la pièce. Un singulier concert les accueillit.

— Que signifie cela? s’étonna Hugues. On dirait que Tom ronfle.
— Il ronflerait rudement fort, répliqua Jacques, et puis il n’est pas sur sa couchette.

Simultanément, les deux camarades poussèrent deux exclamations. L’un, en levant les veux, avait aperçu Tom endormi sur l’armoire, l’autre, en les baissant, avait vu l’ours cuvant béatement son whisky.

Ce qu’il advint de l’ours, vous le devinez. Quant à Caribou, il fut guéri de son ivrognerie car ses camarades lui disaient en plaisantant :

— Tu vois comme les ours aiment l’alcool, un jour que tu seras bien imbibé, l’un d’eux te mangera, pensant que le Caribou au whisky, vaut bien le pudding au whisky.

Nous pensons que, depuis lors, ils ont toujours bien vécu, mais nous n’en savons rien, comme nous n’avons pas été les voir.

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