L’écrivain américain Brad Steiger se souvient d’une histoire de son enfance que ses parents lui racontaient à propos d’un homme qui avait retrouvé son âme à Noël. Cette histoire s’est passée au début des années 40, aux Etats-Unis, en Iowa, lors d’un très beau, mais très froid, Noël blanc.

Le petit roi mage

Un garçon de ferme de treize ans que nous appellerons Martin Higgins était très excité à l’idée de jouer l’un des trois rois mages qui apporterait un présent à l’Enfant Jésus dans un spectacle de Noël présenté par les élèves du cours de catéchisme.

Chaque dimanche après-midi, Martin et deux de ses compagnons de classe, Gary et Roger, s’exerçaient à chanter « Il est né le divin Enfant » et à déambuler solennellement devant la crèche qui abritait Elaine dans le rôle de Marie et Lowell dans celui de Joseph. Une poupée de caoutchouc emmaillotée jouait le personnage important mais muet de l’Enfant Jésus.

Pendant plusieurs nuits avant la représentation, Martin n’avait presque pas dormi. Il répétait constamment sa partie solo dans son esprit, imaginant la façon dont il s’approcherait de la crèche et s’agenouillerait devant le Christ avec son présent.

Un fâcheux contre-temps

Mais, le soir du spectacle, les ennuis ont commencé chez les Higgins. Jake, son frère âgé de quatre ans, avait une forte fièvre, et sa mère a annoncé à Martin que malheureusement elle ne pourrait assister à la représentation. Elle devait rester à la
maison pour s’occuper de son petit frère.

Martin était déçu qu’elle ne puisse venir s’asseoir dans l’un des premiers bancs pour apprécier chaque note de son solo — et le féliciter ensuite — mais son père serait présent. Il sorti pour démarrer la voiture tandis que sa mère mettait la touche finale à son costume. Quelques jours auparavant, elle avait teint une vieille couverture en mauve, qu’elle noua avec doigté autour de sa tête et épingla l’une de ses broches en strass au milieu du turban. Elle avait décoré sa tunique de cordons de rideau tressés et de rubans de couleurs vives. Martin se sentait comme un véritable potentat de l’ancienne Asie. Les autres rois d’Orient allaient sans doute être jaloux de sa si belle tenue.

Quand son père est entré en frottant ses mains pour les réchauffer, Martin a décelé dans l’expression de son visage que quelque chose n’allait pas :

– La voiture ne démarre pas, a-t-il annoncé, haussant les épaules et laissant échapper un profond soupir de découragement. Il fait tellement froid que la batterie est à plat. Il doit bien faire en dessous de zéro. Le moteur n’arrive pas à tourner. Désolé, Martin. Nous ne pourrons nous rendre à la soirée…

« Désolé » n’était pas un mot qu’il pouvait accepter : il était l’un des rois mages ! Il répétait depuis des semaines avec Gary et Roger, de même que sa partie solo. Ce n’était pas Broadway. Aucune doublure ne le remplacerait si jamais il ne se présentait pas pour une raison ou une autre. Il devait être là pour jouer son rôle dans ce spectacle des élèves du cours de catéchisme !

Son père tenta de le raisonner. On n’y pouvait rien. Ils habitaient à trois kilomètres du village et il faisait un froid de canard dehors. Que pouvait faire Martin ? Marcher ?

– Je n’ai pas le choix, déclara Martin en retenant ses larmes. Je ne peux pas laisser tomber les responsables du cours de catéchisme. Je ne peux pas abandonner mes camarades. Je ne peux pas décevoir l’assistance. Que vont penser les gens s’il n’y a que deux rois mages ? Je vais me rendre à l’église à pied.

– Écoute, Martin, protesta son père, tu vas attraper une pneumonie.

– J’aurai alors deux enfants à soigner de la fièvre », a ajouté sa mère. Martin prit son épais manteau de laine, puis hésita. Dans ce gros manteau d’hiver, son fabuleux costume allait se froisser. Il décida de parcourir le plus vite possible les trois kilomètres jusqu’à l’église du village.

– Attends, soupira son père. Tu es aussi entêté que ton oncle Charlie. Je vais recharger la batterie et la voiture devrait démarrer dans quarante-cinq minutes environ. »

Martin secoua négativement la tête. Il devait être à l’église dans trente minutes. Le spectacle commençait dans moins d’une heure.

– Et alors ? a demandé son père. Nous arriverons juste à temps. »

Martin protesta en affirmant que c’était trop risqué. Il avait souvent marché jusqu’au village et il savait qu’il pouvait y arriver en trente minutes.

– Tu as marché jusqu’au village en été, au printemps et à l’automne, intervint sa mère. Pas quand il fait des températures sous zéro. »

Rien ne pouvait le faire changer d’idée. Il partirait à pied et si son père réussissait à démarrer la voiture en quelques minutes, il viendrait le chercher. Sinon, il le rejoindrait plus tard à l’église pour le ramener à la maison.

Sur ces mots, le roi d’Orient est parti dans la nuit, suivant l’étoile qui le conduirait à la représentation des élèves du cours de catéchisme. Martin avait à peine quitté l’allée devant la maison quand il a réalisé à quel point il avait été stupide de ne pas mettre son épais manteau de laine. L’air était si froid qu’il en avait mal aux poumons et aux narines. Sa tunique royale lui avait semblé bien chaude dans la cuisine de la ferme, mais présentement il avait l’impression de se promener pratiquement nu. Et les chaussures à bout pointu que sa mère avait fabriquées semblaient vraiment sorties des Mille et une nuits, mais sur le gravier couvert de neige, elles offraient peu de chaleur et de protection.

Un secours inespéré

L’histoire passe maintenant du point de vue d’Emile Gunderson, l’homme âgé d’une soixantaine d’années qui était le propriétaire de la ferme voisine. Parmi les enfants de la communauté rurale, Gunderson passait pour un vieux grincheux affichant une colère perpétuelle contre la vie en général et les enfants en particulier. Il était connu pour son vocabulaire constitué de jurons et autres gros mots — le plus coloré de la région. La seule fois qu’on se souvenait l’avoir vu sourire, c’était quand il avait menacé de donner une raclée à des garçons qu’il avait surpris à voler des pommes dans son verger.

Emile Gunderson écoutait les nouvelles à la radio, lorsque, par hasard, il a jeta un coup d’œil par la fenêtre de la salle de séjour, apercevant quelque chose sur la route qui lui a fait déposer sa bouteille de bière pour concentrer toute son attention sur la chose qui se déplaçait lentement dans le cercle de lumière créé par l’éclairage de sa cour. Cela ressemblait à une personne vêtue comme aux temps bibliques : tunique volant au vent, turban et chaussures étranges à bout pointu.

Emile n’avait pas mis les pieds dans une église depuis quinze ans. La dernière fois, c’était pour les doubles funérailles de son épouse Rachel et de sa fille Addison. Autrefois, il avait été considéré comme un homme très religieux, mais il lui sembla que Dieu avait trahi ses années de fidèle assiduité à l’église et de prières du soir en lui retirant les êtres qu’il aimait, dans un accident de voiture.

Sa relation à Noël allait bien au-delà d’un simple « bah, c’est de la foutaise ! ». Sur son bureau étaient posées les trois cartes de Noël que lui avaient envoyées ses sœurs et son frère qui vivaient dans l’État de Washington. C’était les trois seules qu’il avait reçues, à part les cartes de rigueur postées par la banque, la station-service et la coopérative des fermiers. Depuis quinze ans, il n’envoyait plus de cartes.

Il n’arrivait pas à détourner le regard de l’étrange personnage qui passait devant sa ferme. Et même s’il tentait de lutter contre les sensations particulières qui faisaient surgir des souvenirs bien enfouis, l’entité costumée semblait déclencher chez lui des émotions qu’il avait cru ne plus jamais éprouver.

Soudain, l’entité s’est dirigée vers sa maison. Emile sentait son cœur battre plus vite. Quand il était petit garçon, il avait entendu sa grand-mère raconter qu’elle avait vu un personnage vêtu d’une longue robe entrer chez le voisin, qui était mort ce soir-là. Elle avait toujours cru que l’ange de la mort était venu chercher le vieil homme pour l’amener de l’autre côté. Quand il a entendu les coups frappés à sa porte, il a hésité quelques secondes avant d’aller ouvrir. Mais jamais aucun homme ni aucune bête ne l’avait effrayé et il n’allait pas commencer maintenant à devenir craintif.

En ouvrant la porte, il a été étonné de reconnaître le fils aîné de ses voisins.

– S’il vous plaît, Monsieur Gunderson, s’exclama le garçon, puis-je entrer juste quelques minutes ? Je meurs de froid. »

Il le laissa entrer, lui demandant son nom et s’enquérant de la raison pour laquelle il était habillé comme un personnage de la Bible.

– C’est Martin, Monsieur Gunderson. Et je suis un roi d’Orient, vous savez, l’un des trois rois mages qui ont suivi l’étoile pour apporter des présents à l’Enfant Jésus dans sa crèche, a-t-il débité d’une traite. Je dois aller jouer mon rôle, et notre voiture ne fonctionne pas. Voilà pourquoi j’y vais à pied. Je vais être en retard. »

Emile secouait la tête, appréciant en silence le courage et la détermination de cet enfant.

– Tu vas crever de froid, mon garçon.

Martin fit un signe de la tête.

– Permettez-moi de me réchauffer une minute, puis je file sinon je vais être en retard.

– Tu n’es qu’à mi-chemin, Martin, dit Emile. Tu vas te transformer en glaçon si tu essaies de te rendre là-bas à pied par un temps pareil. Puisque c’est si important pour toi, je vais t’y emmener. Je vais chercher les clés de la camionnette. »

Le garçon protesta d’abord maladroitement, puis son objection s’est vite transformée en une effusion de remerciements. Emile s’est arrêté à la salle de bain pour se rincer la bouche afin de masquer son haleine de bière. Quelques minutes plus tard, il déposait Martin devant la porte latérale de l’église, par où devaient entrer les jeunes comédiens et chanteurs du spectacle.

– Vous ne voulez pas assister à notre représentation, Monsieur Gunderson ? lui demanda Martin.

Emile marmonna qu’il avait d’autres projets, mais tout comme si une force inconnue le guidait, il s’est retrouvé à garer son véhicule sur le parking de l’église. Puis, finalement, il prit place dans l’un des derniers bancs. Il tentait de ne pas remarquer les têtes qui se tournaient pour le regarder, mais lorsqu’il leva les yeux du programme qu’un placier lui avait remis, il ne vit que des sourires accueillants.

Quand Dieu vous attend au tournant…

Avant le début de la représentation, plusieurs amis s’étaient arrêtés à son banc pour lui souhaiter un joyeux Noël. Et lorsque Martin et ses deux compagnons se sont avancés pour chanter « Il est né le divin Enfant », Emile s’est senti transporté à l’époque d’un Noël lointain, quand il avait treize ans et que lui, Max Olson et Dick Larson avaient joué les trois rois mages et chanté le même chant de Noël. En fait, lui et Martin avaient la même partie solo : ils s’étaient probablement présentés devant la crèche en tenant le même vieil encensoir — un contenant de forme arrondie représentant symboliquement l’encens apporté par ces voyageurs venus de loin.

Étouffant un ricanement provoqué par ce souvenir, Emile revit avec émotion les aumôniers qui distribuaient des sacs de bonbons et de cacahuètes aux élèves du cours de catéchisme qui avaient participé à la représentation, ainsi qu’à tous les enfants qui y avaient assisté. Comme il était excitant d’ouvrir ces sacs pour voir s’ils contenaient un petit jouet comme un sifflet ou un ange miniature, ou une décoration à poser dans le sapin de Noël à la maison.

Se laissant imprégner par la musique et les souvenirs qui le ramenaient à des Noël anciens plus heureux, voilà qu’il n’était plus le garçon de treize ans, mais un élève de l’école secondaire qui écoutait avec admiration Rachel, celle qu’il épouserait un jour, chanter sa partie en solo du spectacle.

Puis, un autre Noël, vécu quelques années plus tard, lui est revenu en mémoire. Rachel et lui regardaient avec grande fierté leur fille, Addison, qui se tenait devant l’autel avec les autres élèves de dix ans, interprétant le célèbre chant de Noël « Douce Nuit, Sainte Nuit ».

Des larmes se sont alors mises à couler sur ses joues et, puisqu’il n’avait pas apporté de mouchoir, il a dû se lever pour aller en chercher un. Il vit M. Higgins se glisser dans un banc juste avant le chant des trois rois mages, Martin pourrait donc revenir à la maison avec son père qui, finalement, avait dû réussir à redémarrer sa voiture…

Emile Gunderson est resté longtemps assis dans sa camionnette, sur le parking de l’église, avant de tourner la clé de contact et de rentrer chez lui. Il téléphonerait à ses sœurs et à son frère à Washington le lendemain, pour leur souhaiter un joyeux Noël. Il discuterait avec eux de leur rendre visite au printemps, avant le début des travaux agricoles. Il avait retrouvé son âme et son coeur d’enfant !

D’après une histoire tirée du livre Les miracles de Noël, adapté pour La lumière de Noël. com.